--- type: concept aliases: [] tags: - concept - boucles-étranges - Dé-différenciation - effet/depassement-dualisme domaine: philosophie auteur_principal: MatthieuG date_origine: 31/12/2025 maturity: arbuste --- # Boucles Étranges, Habitudes et Dé-différenciation ## Une approche récursive du dualisme pédagogique La question a surgi dans la nuit : les Boucles Étranges de Hofstadter nous ramènent au point de départ transformé, mais qu'est-ce qui les distingue des boucles d'habitude qui nous enferment ? Comment penser l'apprentissage sans tomber dans le piège de vouloir "corriger" ces habitudes — geste qui ne ferait que renforcer la réactivité même qu'on cherche à suspendre ? D'autres interrogations ont immédiatement affleuré : comment sortir du "même" sans reproduire les mêmes patterns ? Où s'incarnent nos habitudes motrices ? Comment l'inhibition alexandrienne peut-elle suspendre la réactivité sans créer une scission dualiste ? Et surtout : comment Varela parvient-il à "répondre récursivement" au dualisme plutôt que de le combattre frontalement ? Cette exploration tisse ensemble les apports de Godard (incarnation gravitaire), Bigé (dé-différenciation par la pesée), Varela (absence de fondement ontologique), et Gorman (même si son approche n'est pas explicitement cité ici, travaille entre les lignes) pour révéler qu'ils ne constituent pas trois perspectives séparées mais trois articulations d'une même méthode qui dissout le dualisme en le pratiquant. ## Le piège des trois boucles enchevêtrées Hofstadter décrit la Boucle Étrange comme un système hiérarchique où, en montant de niveau en niveau, on revient à son point de départ — mais transformé. Le Canon per Tonos de Bach en offre l'exemple paradigmatique : après six modulations ascendantes, on devrait se retrouver six tons au-dessus. Mais on revient au do mineur initial. Surprise ! Cette structure suspend le modèle progressif de l'apprentissage : pas d'accumulation vers un idéal, pas de perfectionnement linéaire, mais transformation qualitative du rapport au "même". Une habitude est précisément une boucle qui s'est stabilisée ou figée : stimulus → réponse automatique → renforcement → stimulus répété. La répétition inscrit le pattern dans le système jusqu'à ce qu'il devienne invisible, "naturel", incorporated. Cette boucle peut être vertueuse (marcher quotidiennement) ou néfaste (cigarette, rumination, contraction posturale chronique). Elle opère à un niveau pré-conscient — au moment où "je" deviens conscient de l'habitude, c'est déjà le symptôme, la boucle s'est déjà activée. Gorman(2000) Voici le "piège" : si je veux transformer une habitude néfaste, ma tentative même de correction peut renforcer le système. Pourquoi ? Parce que je réagis contre le symptôme. Je veux arrêter de fumer → je lutte contre l'envie. Je veux corriger ma posture → je contrôle mon alignement. Mais cette réaction maintient la même structure : une partie de moi (volonté, conscience) agit sur une autre partie (corps, automatisme). C'est une scission dualiste qui perpétue précisément ce qu'on voulait transformer. (Approche systémique) **Le problème fondamental** : je ne peux pas sortir du système pour le modifier. C'est notre condition autopoïétique — je suis toujours déjà dans le couplage que je cherche à transformer. Il n'y a pas de position de surplomb depuis laquelle "observer objectivement" mon habitude. Cette impossibilité n'est pas un échec méthodologique, c'est la condition même de notre existence incarnée. Mais notre culture dualiste nous a formés à croire que nous pouvons nous scinder : une partie qui observe, une autre qui agit, une troisième qui corrige. Et c'est précisément cette croyance en la scission qui chronicise le dualisme. ## Godard : L'incarnation gravitaire de l'habitus Dans un entretien avec Emma Bigé, Hubert Godard pose cette question : "Comment sortir du même ? Comment ne pas se répéter ?" Sa réponse : pour sortir du même, on ne peut pas se cantonner à éviter de reproduire les mêmes figures ; il faut aller questionner notre rapport à la toile de fond gravitaire d'où ces figures se détachent. On pourrait tenter de "corriger" des gestes spécifiques — lever le bras autrement, marcher différemment. Mais ces gestes ne sont que les figures qui émergent d'une toile de fond. Tant qu'on ne s'adresse pas à cette toile de fond, on ne fait que reproduire des variations du même pattern. Godard poursuit : "Qu'est-ce qui fait notre habitus ? Qu'est-ce qui fait notre propension à faire ceci plutôt que cela ? On a beaucoup travaillé, dans les sciences sociales, sur l'habitus, mais on s'est rarement posé la question de son incarnation : où sont conservées nos tendances motrices ? Je crois qu'il faut dire que c'est dans la relation à la gravité que nos habitudes s'incarnent." Pas dans le cerveau (mémoire mentale abstraite), pas dans les muscles (mémoire mécanique locale), mais dans la relation à la gravité — cette toile de fond qui sous-tend tous nos gestes. Godard cite Nina Bull et sa "théorie attitudinale des émotions" : "Notre attitude envers le monde (et envers les autres) est façonnée dans notre attitude envers la gravité. Et c'est jusqu'aux valeurs morales qui sont saisies par cette attitude posturale : ma manière de me tenir debout et les valeurs auxquelles je tiens ne sont ainsi jamais entièrement dissociables." Vertigineux : comment je me tiens dans la gravité configure comment je me tiens dans le monde. Ma posture gravitaire est indissociable de ma posture éthique. Les habitudes motrices sont des habitudes existentielles. Ailleurs, Godard décrit le processus d'apprentissage comme une boucle : sensorialité pure → extraction d'invariant → geste → effet du geste → pré-mouvement (anticipation) ← Ainsi modifier un geste c'est remonter à son archéologie. Cette boucle tourne tant que ça fonctionne. Mais au moment où ça ne fonctionne plus — échec, symptôme — une situation d'apprentissage s'ouvre ⎟⎢. C'est ce que Dewey appelle la "situation problématique" : je n'apprends pas parce que je décide d'apprendre, mais parce que quelque chose dans mon couplage avec le monde ne fonctionne plus et force une réorganisation. Le pré-mouvement (cette "motricité indirecte" souscorticale qui anticipe le geste avant même que "je" le décide consciemment) inscrit les patterns dans la relation gravitaire. Transformer les habitudes, c'est donc transformer le pré-mouvement — mais comment faire, puisque "je" ne le contrôle justement pas directement ? ## L'inhibition comme épochè : Suspendre sans scinder La Technique Alexander propose un geste, l'inhibition : créer un écart entre stimulus et réponse automatique. Rappel : l'inhibition n'est pas un contrôle volontaire de type "je décide de ne pas réagir". Ce serait la scission dualiste (une partie contrôle l'autre). L'inhibition est plutôt une suspension du système entier — une cessation de la réactivité qui maintenait le pattern (Gorman). Depraz, Varela et Vermersch décrivent le geste de suspension en trois moments : suspension (épochè) — je ne réagis pas automatiquement ; redirection — je porte attention au processus lui-même, pas au contenu ; lâcher-prise — je laisse venir ce qui émerge. Ce geste ne peut pas être "décidé" volontairement. Il se cultive par : confiance dans le couplage (le monde vient m'interpeller, pas besoin de forcer) ; instruction intersubjective (enseignant, sangha, tradition qui guident) ; pratiques de suspension (méditation, Alexander, arts martiaux). Paradoxalement, le but n'est pas de changer "soi" (comme si le soi était une essence fixe à améliorer). C'est de faire l'expérience que le soi n'est pas une essence. C'est un pattern de couplage qui se reconfigure constamment. Quand on "ne change rien sur soi", on cesse de renforcer l'illusion d'un soi-essence. Et dans cette cessation, le système peut se réorganiser spontanément. Pour rappel : _Le preparatory set (cette configuration intégrée de posture, tonus, affect, attention et attentes) n'est pas sous contrôle volontaire direct. Il se configure par l'histoire développementale, par les habitudes incorporées, par le contexte actuel. Les recherches de Libet et autres ont montré que la décision motrice se prend avant la conscience réfléchie (400-500ms de décalage). Quand "je" suis conscient de décider, c'est déjà fait._ Proposition : au moment où je deviens conscient d'une habitude, c'est le symptôme. La boucle s'est déjà activée. Je ne peux pas "corriger" à ce moment-là. Comment alors "changer" une habitude ? Pas en agissant sur le symptôme (quand je suis conscient, c'est trop tard), mais en transformant les conditions qui configurent le preparatory set : pratique régulière qui reconfigure progressivement, environnement différent, qualité d'attention soutenue, intersubjectivité qui permet de voir le pattern. Et surtout : accepter qu'on ne contrôle pas directement. On crée des conditions, on suspend la réactivité, et le système se réorganise... ou pas (_c'est déjà accepter de ne pas tout tenir_). Kairos — le moment opportun qui ne peut être forcé. ## Haraway : Devenir méta-rapporteur Dans "Manifeste des espèces compagne", Donna Haraway raconte l'histoire de Roland, son berger australien. Sur la plage, les chiens se divisent en deux catégories. Les rapporteurs fixent la balle ou le bâton, courent après l'objet, jouent dans le jeu. Les méta-rapporteurs (comme Roland) ne fixent pas la balle, observent les rapporteurs, portent attention aux "indications directionnelles et à chaque milliseconde de saut", jouent avec le jeu — le jeu des rapporteurs qui jouent au jeu de la balle. Roland ne joue pas au même jeu. Il joue à un méta-jeu : il piste les rapporteurs, anticipe leurs mouvements, les groupe, les talonne avec "joie et talent". Cette distinction résonne avec la structure de la Boucle Étrange. Niveau 1 : jouer dans le système (le rapporteur qui court après la balle, l'apprenant qui marche sans être conscient de comment il marche). Niveau 2 : surprise/décalage révélateur (la Boucle Étrange de Bach — on monte, on devrait arriver ailleurs, mais on revient au même ; cette surprise fait percevoir le système lui-même). Niveau 3 : devenir méta-rapporteur (observer comment le jeu se joue sans se scinder en observateur séparé, percevoir les articulations du couplage, pouvoir jouer avec les règles plutôt que juste dans les règles). Question cruciale : comment devient-on méta-rapporteur sans se scinder ? Roland ne se regarde pas marcher (ce serait la scission dualiste). Il observe les autres chiens. L'intersubjectivité permet de voir le pattern qu'on ne peut pas voir seul de l'intérieur. De même en pédagogie : l'enseignant joue le rôle de méta-rapporteur externe ; sa présence permet à l'apprenant de voir son propre pattern, mais pas par contrôle ou correction — par résonance. Varela le dit avec la neurophénoménologie : "Guidage mutuel entre comptes rendus objectifs et descriptions en première personne" → contraintes mutuelles génératives. L'enseignant ne "transmet" pas des savoirs. Il crée les conditions pour que l'apprenant accède au méta-niveau qui révèle les patterns de son propre couplage. ## Bigé : La petite danse et la dé-différenciation Emma Bigé décrit la pratique de la "petite danse" (pratique somatique où on s'immobilise debout, yeux fermés, et on perçoit les micro-mouvements) : "Je ferme les yeux, je m'immobilise, et je découvre quoi ? Je découvre que je suis mouvementée par la Terre. Une entité supracorporelle, un plus-que-mon-corps, un au-delà-de-mon-corps s'ouvre ainsi à mon attention intérieurement tournée. L'attention au tout-petit-dedans, l'attention à ce que la penseuse-en-danse Alice Godfroy appelle 'l'infra-corporel', loin d'exclure l'espace environnant, est en réalité ouverture radicale au dehors." Ce qui se passe : je m'immobilise → je perçois que je continue à bouger (micro-oscillations posturales). Ce n'est pas "moi qui bouge" mais "je suis bougée" (passivation). L'attention à l'infra-corporel ouvre simultanément au supra-corporel. Dedans nanoscopique et dehors cosmique apparaissent ensemble. Bigé poursuit : "Plus encore qu'une pratique de dé-corporation, on pourrait dire que la petite danse est ainsi une pratique de dé-différenciation dans la mesure où elle nous rappelle à une communauté de destin avec l'ensemble du monde qui nous entoure. La petite danse nous met sur un pied d'égalité non seulement avec les autres vivant·es, mais aussi les pierres et les astres, les machines, les nuages et les étoiles. Comme elles toutes, nous pesons." Sortir de la proprioception (proprio = propriété, territoire du moi) pour entrer dans la pesée comme condition partagée universellement. Ce n'est pas "moi qui pèse dans mon corps" (proprioception), c'est "peser avec les pierres, les nuages, les astres" (dé-différenciation). Bigé ajoute : "La petite danse donne un motif et un contexte unique où faire une expérience cruciale et souvent masquée par nos métaphysiques et nos grammaires, à savoir l'expérience de mouvements que nous faisons en même temps qu'ils nous font, au-delà du dualisme qui sépare le sujet du monde dans lequel il habite." Actif et passif simultanément. Pas "je fais" ou "je suis fait", mais les deux à la fois. C'est exactement la structure du toucher chez Godard : touchant et touché, bougé et bougeant. Ou encore la respiration : je respire et je suis respiré. La dé-différenciation de Bigé résonne profondément avec le concept de "dissécier" : explorer une articulation (le gravitaire) sans la séparer du tout. Défaire la différenciation (moi/monde) en l'expérimentant, pas en la niant théoriquement. Les deux pratiquent la dissolution du dualisme plutôt que de la théoriser. ## Varela : Répondre récursivement au dualisme Varela ne dit pas : "Le dualisme est faux, voici la bonne ontologie (le monisme, l'énaction, etc.)". Il ne combat pas frontalement le dualisme (ce qui renforcerait la structure combat = dualité). Varela propose une structure qui répond récursivement au dualisme : il ne nie pas le dualisme frontalement ; il montre que sujet et objet co-émergent dans le couplage ; cette co-émergence est elle-même une boucle (énaction) ; donc le dualisme n'est pas "faux" — il est une configuration possible du couplage, mais pas la seule, et pas fondamentale. On sort du cadre vrai/faux pour entrer dans : quelles configurations émergent dans quelles conditions ? Dans "Dans une science de la conscience équitable", Michel Bitbol explicite magistralement la méthode de Varela. Il montre que Varela ne cherche pas à résoudre le "problème difficile de la conscience" mais à le dissoudre : "Il s'agit en somme d'une tentative de dépassement des questions dans le mouvement, d'une sorte de preuve de la marche en marchant : l'équivalent de la conception thérapeutique de la philosophie défendue par Wittgenstein, afin de nous soigner de nos 'crampes mentales' et de nous faire voir certaines choses autrement que comme des problèmes." Un remède méthodologique plutôt que théorique. Bitbol continue : "Le problème de l'origine physico-physiologique de la conscience n'a même pas lieu d'être posé, parce qu'il suppose qu'on ait auparavant attribué un statut d'étant fondamental au domaine physico-physiologique alors que celui-ci représente seulement un moment dans la dialectique du subjectif et de l'objectif." Le problème est créé par la méthode qui isole un moment (le physico-physiologique) et lui donne un statut d'origine absolue. Une fois les deux versants, phénoménologique et physico-physiologique, inscrits dans une dynamique d'élaboration réciproque, l'opérativité de la science élargie qui en résulte surpasse celle d'une neurophysiologie laissée dans l'isolement. La phrase décisive de Bitbol : "De même que les succès de la méthode consistant à sur-développer la recherche neurophysiologique ont abouti à sur-valoriser celle-ci et donc à créer de toutes pièces le 'gouffre explicatif' et le 'problème difficile' de la conscience, les succès de la méthode neurophénoménologique conduisent tout naturellement à faire perdre toute consistance au problème, et à ne plus voir de gouffre du tout." Le problème n'est pas résolu, il se dissout. Bitbol conclut : "C'est la méthode, il ne faut pas l'oublier, qui définit le champ des problèmes. Une méthode qui focalise exclusivement votre attention sur les objets de connaissance et de manipulation vous conduit à les tenir pour l'origine de tout le reste, y compris de votre expérience d'attention elle-même. Inversement, une méthode comme celle de la neurophénoménologie qui relaxe votre faisceau attentionnel et le conduit à embrasser l'étendue entière de ce qui peut être vécu fait disparaître la tentation de prendre pour origine absolue l'un de ces moments à l'exclusion de tout autre." Deux méthodes, deux champs de problèmes. Méthode focalisée sur les objets : les objets deviennent "origine de tout" ; crée le problème "comment expliquer la conscience depuis les neurones ?" ; gouffre explicatif infranchissable. Méthode neurophénoménologique : relaxe le faisceau attentionnel ; embrasse l'étendue du vécu ; aucun moment n'est origine absolue ; le gouffre disparaît. ## Articulation des trois perspectives Nous pouvons maintenant articuler les trois perspectives non pas comme trois théories séparées, mais comme trois articulations d'une même méthode qui dissout le dualisme en le pratiquant. Godard décrit la mécanique incarnée du processus : comment ça fonctionne au niveau gestuel (boucle sensorialité → invariant → geste → pré-mouvement) ; où s'incarnent les habitudes (dans la relation gravitaire) ; la toile de fond qui sous-tend les figures. Bigé propose une pratique pour expérimenter la dé-différenciation : la petite danse comme disséciation (explorer sans séparer) ; sortir de la proprioception vers la pesée partagée ; faire l'expérience de mouvements qui nous font en même temps que nous les faisons. Varela fournit le cadre épistémologique qui explique pourquoi ces pratiques fonctionnent : sans tomber dans un nouveau dualisme (pratique vraie vs théorie fausse) ; en montrant que c'est la méthode qui crée le problème ; en proposant une réponse récursive plutôt qu'une solution frontale. Godard, c'est le comment (processus gestuel récursif, incarnation gravitaire). Bigé, c'est le quoi faire (pratiques concrètes de dé-différenciation). Varela, c'est le pourquoi sans fondement (structure récursive de la réponse méthodologique). Les trois travaillent ensemble : Godard montre où chercher (la relation gravitaire) ; Bigé montre quoi faire (se laisser mouvoir par la Terre) ; Varela montre pourquoi ça marche (dissolution du gouffre par changement de méthode). ## Application à la pédagogie : La Boucle Étrange comme méthode récursive Dans la pédagogie traditionnelle, le problème est posé ainsi : "Comment un sujet (l'apprenant) peut-il acquérir/maîtriser un objet (la compétence, le savoir, le geste) ?" Ce problème suppose qu'on ait d'abord donné un statut d'étant fondamental au sujet (l'apprenant comme entité séparée avec des capacités à développer) et à l'objet (la marche, la posture comme techniques à maîtriser). Mais sujet et objet ne sont que des moments dans la dialectique du couplage. La Boucle Étrange pédagogique fait exactement ce que Varela fait avec la conscience. Pas : "Voici la vraie théorie de l'apprentissage (énactive) vs la fausse (cognitiviste)". Mais : "Voici une méthode (Boucle Étrange + disséciation + dé-différenciation) qui dissout le problème de la transmission sujet-objet". Méthode accumulative (pédagogie traditionnelle) : focalise sur les objets (techniques, savoirs, compétences à acquérir) → ces objets deviennent "ce qu'il faut transmettre" → crée le problème "comment transmettre efficacement ces objets au sujet ?" → gouffre pédagogique : comment franchir le fossé entre celui qui sait et celui qui apprend ? Méthode réverbératoire (pédagogie énactive par Boucles Étranges) : relaxe le faisceau attentionnel (suspend la focalisation sur l'objet à acquérir) ; embrasse l'étendue du couplage (sujet-monde co-émergent) → le problème de la transmission se dissout → apparaît une autre question : "Comment créer les conditions pour que le couplage se reconfigure ?" → pas de gouffre, juste des configurations qui se transforment. La Boucle Étrange n'est pas un mécanisme d'enfermement (comme les boucles d'habitude). C'est un révélateur du système. En suivant les règles (monter dans les tonalités / explorer les îlots pédagogiques), on devrait arriver ailleurs. Mais on revient au même (do mineur / la marche). Cette surprise nous fait percevoir quelque chose sur le système lui-même : sa structure, ses règles, son organisation circulaire, les patterns qui le constituent. La Boucle Étrange permet de passer du rapporteur au méta-rapporteur. Niveau 1 : je marche (rapporteur — je suis dans le jeu). Boucle Étrange : je pars, j'explore, je reviens → surprise ! La marche est différente. Niveau 2 : cette surprise me fait percevoir comment la marche elle-même est organisée. Niveau 3 : je commence à voir les "règles" (rapport gravitaire, pré-mouvement) et à pouvoir jouer avec. Question cruciale : comment devient-on méta-rapporteur sans se scinder ? Roland ne se regarde pas marcher. Il observe les autres chiens. L'intersubjectivité révèle le pattern. De même : l'enseignant ne "transmet" pas. Il crée les conditions (plateforme résonnante) pour que l'apprenant accède au méta-niveau qui révèle les patterns de son propre couplage. L'approche énactive de Varela va plus loin que l'approche écologique de Gibson en posant l'absence de fondement ontologique. Il n'y a pas de "marche correcte" à atteindre. Il n'y a pas de "moi" fixe qui apprend. Donc : la Boucle sert à sortir de la notion de territorialité (proprioception = mon territoire corporel) et à entrer dans la pesée partagée (dé-différenciation). "Nous marchons" non pas pour perfectionner "notre" marche, mais pour faire l'expérience que nous sommes marchés par la Terre. ## Dissécier : Une méthode, pas une technique Il y a un piège : faire de "dissécier" une nouvelle technique à maîtriser, un nouvel objet pédagogique. Ce serait retomber dans le dualisme : "Voici la bonne méthode (dissécier) vs la mauvaise (disséquer)". Dissécier n'est pas une technique. C'est une pratique qui dissout le problème de la séparation en le révélant comme artefact méthodologique. La question "comment explorer sans séparer" suppose qu'il y aurait d'abord des parts séparées (gravitaire, perceptif, affectif) qu'on pourrait soit séparer (dissection) soit maintenir unies (disséciation). Mais cette séparation est créée par la méthode analytique elle-même. Une méthode qui focalise exclusivement l'attention sur une dimension (le gravitaire) vous conduit à le tenir pour un objet isolable. Une méthode qui relaxe le faisceau attentionnel tout en orientant vers une articulation du couplage fait disparaître la tentation de prendre cette articulation pour un objet séparé. Dissécier n'est pas une manière plus douce de disséquer. C'est une autre méthode qui crée un autre champ de problèmes — ou plutôt, qui dissout le problème de la séparation en le révélant comme artefact méthodologique. Dissécier, c'est assumer la posture intenable de l'autopoïèse : je ne peux pas sortir du système pour l'observer ; cette impossibilité n'est pas un échec, c'est ma condition ; donc je ne peux pas "explorer le gravitaire" depuis une position extérieure ; je peux seulement modifier la qualité de mon attention à cette dimension ; et cette modification transforme tout le système. C'est comme en méditation : on ne peut pas "observer ses pensées" depuis un point extérieur. L'acte même d'observer reconfigure le système. Il n'y a pas "un moi qui observe" et "des pensées observées" — il y a une nouvelle configuration du couplage où la réactivité habituelle est suspendue. ## Prouver la marche en marchant Nous sommes partis de la question : comment distinguer les Boucles Étranges (transformatrices) des boucles d'habitude (qui nous enferment) ? Nous avons "découvert" que la différence ne tient pas à la structure formelle de la boucle, mais à la méthode qui l'anime. Méthode focalisée : crée des objets (habitudes à corriger, compétences à acquérir) ; génère des problèmes (comment changer, comment transmettre) ; renforce le dualisme (sujet qui agit sur objet) ; chronicise les boucles (elles deviennent fixes, invisibles). Méthode récursive : dissout les objets en les révélant comme moments du couplage ; fait perdre consistance aux problèmes ; pratique la dé-différenciation (sujet et objet co-émergent) ; transforme les boucles (elles deviennent révélatrices). Godard nous montre où regarder : la relation gravitaire comme toile de fond où s'incarnent les habitudes. Bigé nous montre quoi faire : pratiquer la dé-différenciation (se laisser mouvoir par la Terre plutôt que "faire" des mouvements). Varela nous montre pourquoi ça fonctionne : parce que c'est la méthode qui crée le problème, et changer de méthode dissout le problème. La Boucle Étrange pédagogique n'est pas une technique d'enseignement à appliquer. C'est une méthode qui transforme le champ même de ce qui est enseignable : pas de transmission de savoirs (objets préconstitués), mais création de conditions pour que le couplage se reconfigure ; pas de perfectionnement linéaire vers un idéal, mais réverbération fractale qui révèle de nouvelles dimensions à chaque passage ; pas de "moi" qui apprend à maîtriser "la marche", mais dissolution progressive de cette séparation même. --- **Points clés** - **La méthode crée le problème** : C'est la manière dont nous focalisons notre attention (sur des objets séparés à acquérir ou corriger) qui génère le dualisme et le "gouffre explicatif". Une méthode qui relaxe ce faisceau attentionnel et embrasse l'étendue du couplage sujet-monde fait disparaître le problème plutôt que de le résoudre. - **Trois articulations d'une même dissolution** : Godard révèle où s'incarnent nos habitudes (dans la relation gravitaire), Bigé propose comment pratiquer la dé-différenciation (se laisser mouvoir par la Terre), et Varela explicite pourquoi ces pratiques fonctionnent (structure récursive qui dissout le dualisme au lieu de le combattre). Ensemble, ils ne forment pas trois théories mais une seule méthode qui se déploie à différentes échelles. - **La Boucle Étrange comme révélateur pédagogique** : La Boucle Étrange ne transmet pas un savoir mais révèle le système lui-même — elle nous fait passer du statut de "rapporteur" (qui joue dans le jeu) à celui de "méta-rapporteur" (qui perçoit les règles du jeu) sans créer de scission dualiste, par la surprise du retour transformé qui rend visible ce qui était invisible.